Numérique et environnement : en finir avec les idées reçues

Article de Frédéric Bordagedu 17 février 2016 sur GrennIT.fr

 

Depuis plusieurs années, les médias et des institutions relaient des contrevérités concernant les principaux enjeux et solutions du Green IT. La plupart du temps, pas par mauvaise volonté, mais plutôt par ignorance. Quand on ne connaît pas un sujet, on a souvent tendance à ne retenir que les idées les plus largement partagées, quitte à ce que la terre finisse par être plate et que le soleil tourne autour….

Ces contrevérités vous amènent – citoyens et pouvoirs publics – à se concentrer sur l’arbre qui cache la forêt. Nous profitons donc de ce début d’année pour démonter ces contrevérités une à une, afin de vous amener à vous concentrer sur les solutions les plus efficaces pour réduire l’empreinte environnementale des technologies de l’information et de la communication.

1. Le geste clé : éteindre les appareils pour économiser l’énergie

A en croire les médias, la consommation d’énergie lors de l’utilisation des équipements électroniques serait le principal impact environnemental du numérique. On conseille donc aux citoyens d’éteindre leurs équipements électroniques. C’est une action de bon sens que nous ne remettons pas en cause. Mais, c’est sans compter sur l’énergie grise. Les équipements électroniques de dernière génération sont si peu énergivores que l’on dépense bien plus d’énergie lors de leur fabrication que lors de leur utilisation. C’est notamment vrai pour les smartphones, tablette, ultrabook et autres ordinateurs portables de petite taille. Si bien que le geste le plus efficace pour réduire la consommation d’énergie sur le cycle de vie complet, c’est d’utiliser l’équipement le plus longtemps possible.

L’idée à retenir : on économise plus d’énergie en allongeant la durée de vie d’un smartphone ou d’un ordinateur portable récent qu’en l’éteignant toutes les nuits !

2. La principale pollution du numérique, c’est le CO2

On nous répète à satiété qu’il faut lutter contre les émissions de CO2 du numérique, notamment celles des centres de données du cloud. D’une part, les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne se limitent pas au dioxyde de carbone (CO2), c’est l’objet du point suivant. D’autre part, toutes les analyses de cycle de vie (ACV) multicritères montrent que c’est surtout la fabrication des équipements qui concentre les impacts environnementaux. Même en ce qui concerne le web (voir notre article). Ces impacts sont variés : épuisement des ressources naturelles non renouvelables, les nombreuses conséquences négatives des pollutions de l’eau, du sol, et de l’air qui dégradent la qualité des écosystèmes et la santé humaine. Les émissions de gaz à effet de serre et leur contribution au changement climatique ne sont qu’un mal parmi des maux.

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L’analyse de cycle de vie ci-dessus montre la place des gaz à effet de serre (GWP – Global Warming Potential – en gris foncé) par parmi tous les autres impacts associés à la fabrication d’un ordinateur (unité centrale).

L’idée à retenir : L’émission de gaz à effet de serre n’est qu’un impact parmi de nombreux autres

3. En économisant de l’électricité, j’économise du CO2

Oui. C’est vrai pour la combustion d’énergies fossiles telles que le pétrole, le charbon, et dans une moindre mesure le gaz naturel. C’est-à-dire pour vos déplacements motorisés et pour votre chauffage. En revanche, en France, la production d’électricité émet 5 fois moins de gaz à effet de serre que la moyenne des pays développés et 10 fois moins que certains pays comme la Chine et l’Australie qui recourent massivement au charbon. Par ailleurs, le principal gaz à effet de serre émis par les centrales nucléaires (environ 80 % du mix électrique français) est… de la vapeur d’eau, pas du CO2. En économisant des kWh électriques, on évite donc surtout d’émettre de la vapeur d’eau, pas du dioxyde de carbone. Enfin, le principal impact environnemental de l’électricité en France, c’est la consommation d’eau douce pour le refroidissement des centrales nucléaire.

L’idée à retenir : En France, quand j’économise de l’électricité, c’est surtout de l’eau douce, de l’uranium et des déchets radioactifs que j’économise. Concernant les gaz à effet de serre, c’est surtout de la vapeur d’eau que j’économise, bien plus que du CO2.

4. Le problème du web, ce sont les centres de données

Les médias se concentrent depuis 2 ou 3 ans sur les data centers qui seraient les principaux responsables de l’empreinte du web. Un raisonnement logique, digne d’un enfant de 5 ans, démontre le contraire : on dénombre 200 équipements utilisateurs – smartphones, ordinateurs portables, ordinateurs de bureau et écrans, objets connectés, box ADSL, etc. – pour 1 serveur. La fabrication de ces 8 800 millions de d’équipements utilisateurs impacte bien plus l’environnement que les 44 millions de serveurs regroupés dans les centres de données. Nous le démontrons en détail ici : http://greenit.fr/article/materiel/quelle-est-l-empreinte-environnementale-du-web-5496

Idée à retenir : C’est la fabrication des terminaux des internautes qui concentre les impacts. Il faut donc les utiliser le plus longtemps possible pour réduire l’empreinte des sites web qu’ils permettent de consulter..

5. Les centres de données sont des ogres énergivores

Comme nous l’avons démontré dans cette étude, les data centers ne représentent que 33 % de la consommation d’énergie de l’internet, derrière le réseau (39%) et devant les internautes (28 %). Par ailleurs, les opérateurs de centres de données ont fait des progrès considérables ces dernières années. S’il reste un domaine à améliorer en priorité, c’est plutôt la consommation électrique des box ADSL. En une année, une box allumée 24 heures sur 24 consomme l’équivalent de 10 ordinateurs portables utilisés 8 heures par jour ! Et se connecter en 4G nécessite 15 fois plus d’énergie qu’avec une box ADSL.

Idée à retenir : les centres de données ne représentent que un tiers de la consommation électrique totale. Pour réduire la consommation électrique de l’internet, je commence par éteindre ma box ADSL lorsque je ne m’en sers pas et je limite mes connexions mobiles 4G.

6. Pour réduire l’empreinte du web, il faut stocker moins d’e-mails

Plusieurs campagnes de sensibilisation ont été menées avant et pendant la COP21 pour inciter les internautes à stocker moins d’e-mails. Certes, cette action ne peut pas faire de mal. Mais elle est insignifiante à côté d’autres gestes clés. Comme nous l’avons vu précédemment, c’est la fabrication des équipements des internautes – ordinateurs, écrans, tablettes, smartphones, box ADSL, etc. – et les box ADSL qui restent allumées 24 heures sur 24 et 365 jours par an qui concentrent les nuisances environnementales. Pour réduire l’empreinte du web, il faut donc commencer par allonger la durée de vie des équipements des internautes et éteindre les box ADSL quand on ne s’en sert pas. Tous nos conseils pour réduire l’empreinte du web.

Pour vous donner des repères, voici l’impact de ces différentes actions, en terme de réduction d’émission de gaz à effet de serre :

  • – Supprimer 1 Go d’e-mails : 0,04 kg CO2e / an
  • – Eteindre sa box ADSL 15 heures par jour : 7 à 19 kg CO2e / an selon la box
  • – Allonger la durée de vie d’un ordinateur portable de 3 à 6 ans : 150 kg CO2e / an

Idée à retenir : A vous de choisir. Mais, il nous semble qu’il vaut mieux allonger la durée de vie des équipements et éteindre les box ADSL.

7. Le cloud, c’est green

Aucune étude scientifique indépendante ne démontre que la centralisation des données sur des serveurs est plus intéressante que leur stockage sur des dispositifs personnels (disques durs du PC ou externe, clés USB, etc.). On note cependant un effet rebond : plus les données sont accessibles de n’importe où et plus on a tendance à les manipuler souvent et à les dupliquer. Un constat simple corrobore cette intuition : depuis l’apparition des offres cloud, la capacité de stockage des terminaux utilisateurs (smartphone, ordinateur, tablette, disque dur externe, clé USB) n’a fait qu’augmenter. Par ailleurs, transporter un octet consomme 2 fois plus d’énergie que de le stocker pendant 1 an ! Or, le modèle du cloud repose justement sur le fait de transporter en permanence les données…

Idée à retenir : Aucune étude scientifique indépendante ne le prouve. En revanche, la taille des disques durs et le nombre de centres de données continuent d’augmenter, inexorablement. Effet rebond ?

8. Mieux vaut regarder un film en streaming que d’acheter un DVD

Les fournisseurs d’accès internet (FAI) ont fait de leur box ADSL la véritable tour de contrôle multimédia de la maison. Quasi incontournable, c’est le point de passage des flux de tous types : HTML, audio et surtout vidéo HD en synchrone ou asynchrone (VOD).

On pourrait croire que cette approche « dématérialisée » soit plus respectueuse de l’environnement. Mais il n’en est rien. L’impact d’une heure en streaming HD est du même ordre de grandeur que la fabrication d’un DVD. Comme le démontre David Bourguignon dans cet article, visionner une vidéo en HD (même qualité que Blu-Ray) nécessite 7 fois plus d’électricité (donc aussi 7 fois plus d’eau) et émet seulement 42 % de gaz à effet de serre en moins qu’un support physique. Evidemment, dès le deuxième visionnage, tous les paramètres sont dans rouge concernant le streaming.

Idée à retenir : Au-delà de deux visionnages en HD, mieux vaux privilégier un support physique inerte… et le prêter, cela vous rendra aussi heureux que la personne avec qui vous le partagez.

9. La dématérialisation réduit les impacts environnementaux

Les spécialistes de la dématérialisation vous expliquent que transformer le papier en octets permet d’éviter de couper des arbres. C’est vrai. Mais, dans leurs bilans environnementaux, ces acteurs oublient toujours de préciser deux points clés. D’une part, le problème du papier n’est pas le fait de couper des arbres (si on achète du papier certifié FSC ou Blue Angel) mais plutôt la consommation d’eau douce et les pollutions chimiques associées à la fabrication de la pâte à papier.

D’autre part, les octets se matérialisent sous la forme de fibres optiques, câbles en cuivre, disques durs, écrans, ordinateurs et autres claviers dont la fabrication concentre de nombreux impacts environnementaux. Dans la plupart des cas, transformer des feuilles de papier imprimées sous la forme de documents numériques (PDF le plus souvent) ne réduit pas les impacts. Au mieux, on note un transfert d’impacts et de pollution. Au pire, cela augmente l’empreinte.

Idée à retenir : Plus une information à une durée de vie courte, moins elle est critique, et plus il est judicieux de la stocker nativement au format numérique (sans oublier de la détruire dès que l’on ne s’en sert plus). Inversement, plus une information a une durée de vie longue et est manipulée par de nombreuses personnes et plus il es judicieux de l’imprimer.

Source : GreenIT.fr 

Pour retrouver cet article: https://www.greenit.fr/2016/01/21/numerique-et-environnement-en-finir-avec-les-idees-recues-1-3/ 

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